FAUX Q
# 2 Le Corps


SUPPORT SURFACE

Histoire de peau

Echange entre Marina Abramovic et Marco Anelli

Interview Silvana Turzio

FAUX Q - site

disponibile in Italia presso
MONDO BIZZARRO GALLERY
Via Reggio Emilia 32 c/d
00198 ROMA



Marina Abramovic - Foto di Marco Anelli
Marina Abramovic - Foto di Marco Anelli
Marina Abramovic - Foto di Marco Anelli
Marina Abramovic - Foto di Marco Anelli

 

Silvana Turzio – Le travail de Marco Anelli montre tes cicatrices, des parties du corps qu'en général on cache, on maquille. Aujourd'hui d'ailleurs on recourt à des interventions chirurgicales pour les effacer. Les cicatrices ne sont plus glorieuses, elle sont honteuses, le contraire de ces images.
Marco Anelli propose un regard d'explorateur, il a voulu photographier tes cicatrices comme “les monuments d'une ville”. Es-tu d'accord ?

Marina Abramovic – Je pense avoir une liberté que les autres n'ont pas. Une des œuvres que j'apprécie le plus de Tony Craig est une image de deux verres plein d'eau. Sous l'un était écrit « ceci est un verre d'eau » sous l'autre « ceci est un chêne ». En tant qu'artiste tu penses qu'il s'agit d'un arbre et tu regardes le verre d'eau comme un arbre. Donc si Marco dit que ces images sont celles d'une ville, c'est une ville !

ST – Que penses-tu du fait que quelqu'un d'autre raconte ton propre corps ( ta propre histoire ?) en en parcourant les traces des blessures cicatrisées ?

MA – Dans une de mes premières performances “Totally from Zero”, je restais sans bouger devant le public qui disposait de soixante-douze objets à utiliser sur mon corps, y compris une balle et un pistolet pendant six heures. Une personne intervenait avec un couteau et buvait mon sang, j'en ai conservé les cicatrices. Dans une autre performance avec Jan Fabre, au Palais de Tokyo à Paris, l'action consistait à taillader mes mains en écrivant avec mon sang.

ST – Pour qu'il y ait une cicatrice, il faut d'abord qu'il y ait une blessure. Les blessures causent de la souffrance, mais sont signe de vie. Les cicatrices sont-elles aussi des signes de vie ?

MA – Je n'ai jamais pensé que la souffrance puisse être un résultat. J'ai commencé à travailler dans les années 70 — on appelait cela Body art —, le corps était à la fois le sujet et l'objet de l'œuvre, toute blessure provoquée était une écriture, comme un peintre travaille avec un pinceau et de la couleur ; moi, j'utilisais une lame de rasoir et mon sang, le corps étant la toile.
La souffrance ne m'a jamais intéressée. Pour moi, les cicatrices ne sont pas un signe de vie, elles ne sont pas belles à voir. Elles font vraiment partie de mon travail : quand il faut couper du marbre, on coupe ; avec mon corps c'est la même chose.

ST – S'agit-il de communication ou vaut-il mieux parler de blessure ? Aujourd'hui que signifient pour toi tes cicatrices, leur signification a-t-elle évolué ?

MA – Je ne sais pas répondre précisément. Toute cicatrice est le signe d'une performance, je n'ai jamais voulu les masquer. Elles sont là pour que je me souvienne de l'histoire de mon travail. Elles changent, deviennent moins visibles. Je me suis demandé s'il fallait que je les couvre ou les efface, mais je n'ai jamais rien fait. Je les accepte comme une partie de mon œuvre.

ST – Dans tout ton travail on ressent une forte sacralité, cela est-il dans tes intentions? Si oui, en es-tu consciente au moment même où tu es en performance ? Les blessures ont-elles une part dans cette sacralité de la performance ?

MA – Il s'agit d'un moment très important : quand je commence une performance, je rentre dans une disposition mentale et physique profonde qui ne concerne que ce que je vais faire face au public. Je ne suis plus une personne singulière. Il me faut à ce moment-là rejoindre la partie de moi-même la plus élevée, adhérer à mon “je” plus spirituel. À ce moment, tu as la liberté de capter l'énergie du public et de repousser tes limites mentales et physiques aussi loin que tu peux le faire. Il s'agit de trouver ce point spécial et mystérieux où on fait, on opère…

ST – Dans les blessures que tu te fais, il y a un double aspect : tu œuvres et tu opères dans le sens de travailler mais aussi comme un chirurgien.

MA – C'est intéressant car une partie de mon œuvre rentre dans le « public body », quand j'utilise mon corps comme un objet afin que le public puisse interférer et devenir part entière de l'action. Cela dépasse le simple voyeurisme pour devenir interaction. Par exemple, dans l'œuvre « Soul Operation Table », le public était invité à se déshabiller et à opérer sur son corps à l'aide d'une palette de couleurs. Il s'agissait non pas d'un travail physique mais d'une intervention sur l'âme. Je pense que nous devons opérer sur notre âme.

ST – Toute blessure est une ouverture de la peau qui met en relation directe l'intérieur du corps avec le monde extérieur. Mais cela ne peut rester longtemps à l'œuvre si ce n'est le cas des stigmates ou de la volonté de garder ouvertes ses blessures (chez certains peuples, on entretient les blessures ouvertes pour que les cicatrices soient plus évidentes). Le destin de toute blessure sur un corps vivant est de cicatriser. Il y donc un temps de guérison, un moment pendant lequel la blessure se transforme en cicatrice. Veux-tu me parler de cette situation de frontière ? Que ressens-tu pendant ces métamorphoses ?

MA – Non cela n'a pas d'importance, l'important est le sang qui coule. Après ce n'est plus rien, comme au théâtre. D'ailleurs dans mes œuvres, les blessures ne sont pas fondamentales.

ST – Tu as partagé plusieurs années de vie artistique et privée avec l'artiste Ulay. A un moment le sens de votre rapport a changé : vous avez décidé de terminer par un acte artistique, une performance de longue durée : vous êtes partis chacun de votre côté, à l'opposé l'un de l'autre, aux deux extrêmes de la Grande Muraille de Chine et, la remontant à pied, vous vous êtes retrouvés. Cette rencontre est devenue la fin consensuelle de votre longue histoire. Cette marche a laissé des marques, que signifient-elles ?

MA – Cela m'a posé un vrai problème physique, l'œuvre était très difficile à endurer. J'ai marché pendant 2 500 kilomètres. J'ai une certaine résistance, mais n'avais jamais fait une chose pareille. J'ai eu des problèmes avec mes veines et mes genoux. Les marques de ce voyage sont les signes des limites du corps. Ce qui est important, c'est de l'avoir fait ; la force de la volonté est fondamentale que le physique soit entraîné ou pas. Le corps suit toujours la tête. C 'est un message important pour les jeunes artistes.
Les traces au niveau de mes veines et de mes capillaires sont le résultat d'un effort très intense. J'ai été chez l'angiologue car je ne les aime pas, elles ne sont pas le résultat de quelque chose fait par moi-même. Je fais une distinction entre les cicatrices qui restent des blessures que j'ai provoquées et que j'aime (jamais je ne les enlèverai) et celles qui sont l'effet d'une maladie ou d'un accident. Il est intéressant que Marco ait photographié ces traces car d'ici quelques jours elles n'existeront plus et les photos seront les seules à les rappeler.

ST – Veux-tu me dire quelque chose à propos du travail photographique réalisé avec Marco Anelli?

MA – En général, je n'aime pas quand on me demande de faire mon portrait. Je n'ai pas de patience et n'aime pas cette approche. J'ai beaucoup aimé le fait qu'il voulait tirer un portrait de mes cicatrices. J'étais presque jalouse de son idée ! Je n'y avais jamais pensé. C'est vraiment vital et aujourd'hui mes cicatrices sont beaucoup plus importantes que mon visage. J'ai voulu le faire immédiatement et on a bien travaillé ensemble. J'ai été très cooperative. Je pense que Marco est un photographe très talentueux ; rares sont les personnes qui ont ce genre d'idées. On va en faire un livre, une sorte de photos-roman.

 

Marina Abramovic e Marco Anelli
Marina Abramovic e Marco Anelli
(Fotografia di Alessandro Natale)

 




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